Vendanges photographiques, Bellevigne-en-Layon

Vendanges photographiques 2019 (seconde édition)

Le Château de L’Assay s’est proposé pour accueillir des œuvres cette année. Nous* y découvrons bien autre chose que le Château du Pineau, cette ruine presque romantique repérée lors de la première édition mais inaccessible au public (peut-être y aurait-il quelque chose à faire dans l’immense cour intérieure ?) . L’Assay se présente comme un petit Versailles : néo-classicisme, magnificence, grandeur et sobriété. Bref, l’écrin idéal pour accueillir des créations artistiques ou une fondation dédiée à l’art contemporain. Les propriétaires ont une connaissance du milieu de l’art à la mesure du domaine, c’est géant mais discret, sincère, communicatif… Pour un peu, nous oublierions le travail qui nous attend, une cinquantaine de photographies à installer dans la longère et le donjon, lorsque nous partons dans des discussions !

Heureusement, les 16 photographies de Philippe Guionie, en prenant possession d’une extrémité de la grande longère, nous ouvrent la voie. Les accrochages prévus dans ces lieux doivent être le reflet de démarches puissantes. Les Tirailleurs de Philippe Guionie, parce qu’ils ne sont pas présentés comme des militaires mais photographiés avec un soin particulier (fonds sombres et veloutés, cadrages épurés, poses personnalisées…) , deviennent de véritables héros. Ils sont respectables en tant qu’humains chargés d’un passé difficile, sortis des conventions, des honneurs et je ne sais quoi d’obligé. La liberté du photographe est une prise de risque qui nous enchante : chargée de nous surprendre, elle dit l’évidence sur ce qui s’est réfugié dans les portraits. Elle dit la vérité comme on peut l’aimer dans un roman plein de suspens et de tensions. Sauf qu’avec Le tirailleur et les trois fleuves l’émotion se livre à nous au gré d’une promenade visuelle, à la fois brève et atemporelle.

Si François Méchain, décédé en février, n’est plus avec nous pour « inquiéter nos certitudes » de vive voix, c’est avec force que son œuvre prend le relais. Nous ne sommes pas en présence de paysages magnifiques à admirer, non, il s’agit d’interventions sculpturales jouant sur la banalité et le grandiose, où la taille des images reflète l’engagement de l’artiste.

Laurent Millet navigue entre géométrie et radicalisme : capturer les nuages dans des boîtes, construire des perspectives dans la nuit, cela est possible grâce à la transparence de la lumière comme matériau. La transparence d’une démarche qui n’offre pas d’esbroufe à son public mais seulement du mystère, celui de la création.

Ce qui surprendra, dans la série Émoticônes d’Emmanuelle Brisson, c’est la perception d’une ambiance à la fois légère, grâce aux sourires des résidents, et sincère, décomplexée, libérée. Une ambiance de vie. On aime la Joconde parce qu’elle va faire quelque chose qu’on aime, elle va sourire. Elle a commencé à sourire : les lèvres, le visage, les yeux nous le disent. On ne verra pas le vrai sourire, avec les rides autour de la bouche, les dents blanches, les yeux plissés, et tout et tout… Mais pourquoi je pense à Mona Lisa ? Je ne sais pas comment a travaillé la photographe pour donner cette confiance aux modèles mais je sais qu’elle est vive et peut déclencher une communication en peu de mots. L’aspect choral et non répétitif des images d’Emmanuelle Brisson renforce cette notion de temporalité qui fait le succès de ma référence (qu’on me pardonne mon manque d’imagination mais j’ai observé des zones floues qui m’ont fait penser au sfumato du maître), elle a adopté un protocole qui oriente la lecture de ses portraits vers un récit et non un documentaire.

Sabine Delcour capture des constructions dénuées d’humanité avec un appareil sophistiqué, la chambre photographique. En fait, elle joue sur les mots en plaçant sa chambre face à des bâtiments peut-être invivables.

Mana Kikuta, avec le Monument au jeune violoniste, utilise la photographie pour composer des objets poétiques et sculpturaux. Son œuvre se décline en plusieurs parties qui demandent au spectateur de se déplacer dans l’espace, le temps et l’imagination pour faire sens. Si le collodion humide lui a permis de fixer des images du violoniste en action sur des plaques de verre, l’accumulation de celles-ci traduisent une idée de mouvement dans la lignée des recherches de Muybridge et Marey. Mais pour rester dans l’insaisissable, elle a recouru à un fond noir afin que ses images puissent passer du positif au négatif en fonction du point de vue. D’une certaine manière, elle requalifie la photographie dans son rôle de médium en nous livrant des boîtes à musique sans musique mais avec musicien et spectateur-chef-d’orchestre.

Eric Rumeau a exploré une ancienne mine de sel en Roumanie et nous fait partager son ressenti, intrigué par cet espace fantasmatique très fréquenté. Les couches de sel semblent fusionner leurs veinages avec la lumière marmoréenne tandis que des familles s’occupent à respirer un air chargé de vapeurs thérapeutiques. Le spectateur n’est pas invité à comprendre dans quelle dimension s’est engagé le photographe mais le mode d’accrochage suggère qu’il s’égare dans une rêverie. Toute l’ambiguïté (savoureuse) de la photographie est posée, dès lors qu’elle n’est pas ancrée à des explications.

Fabien Dupoux nous livre une œuvre en construction. Parti de la volonté de dénoncer des injustices récurrentes à l’échelle mondiale, le photographe utilise des codes formels qui permettent à son sujet de transcender le registre documentaire. Des éléments de composition propulsent ses images et les rendent totalement universelles et emblématiques. Est-il encore nécessaire d’expliquer les contextes ? Non, sauf si on veut atterrir dans le réel, ce qui est compréhensible pour le documentariste parti explorer la vie des travailleurs. Montrer le trivial n’est pas un sujet ou une démarche artistique en soi mais il peut recourir à l’art pour s’exprimer. Il semble bien que Fabien Dupoux soit en train d’opérer un déplacement dans son point de vue, le discours de la dénonciation ne s’appuyant plus sur les informations visuelles mais sur l’état d’esprit du photographe, qui renforce la construction des lumières au détriment des repères terre à terre.

Min Chen. Une série consacrée à l’agriculture dont je retiens la luminosité des images et les cadrages non conventionnels ; le format carré remet en question la lecture du paysage. Et je ne peux pas me détacher de cette main ouverte comme un panneau indicateur routier (d’ailleurs, c’est cette image qui illustre l’affiche). Les lignes horizontales définissent des chemins à suivre mentalement, quant aux verticales, elles nous rappellent peut-être à l’ordre, à savoir notre responsabilité humaine. C’est le seconde fois que j’accroche la série Ode à la nature humaine en m’interrogeant sur la volonté épurée des images ; je reste intrigué par l’évidence de ce travail.

*Nous = CACP Villa Perochon et son directeur Patrick Delat aux commandes du commissariat, ainsi que Didier Goudal, Philippe le Besconte, Joël Girardin and me aux outils

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